CECI n'est pas EXECUTE Axe 2 – CENJ

Axe 2 – CENJ

2. La normativité entre droit et religion

L’étude des rapports entre droit et religion appartient à une longue tradition spécifiquement française, qui trouve en Marcel Mauss et Émile Durkheim les deux sources d’inspiration majeures. Dans ce sous-axe on essayera de reprendre ce projet en les recentrant sur la confrontation serrée avec le corpus spécifique de la normativité religieuse qui s’organise autour de la théologie.

 

2.1 – Droit et rationalité administrative

Contrairement au droit civil caractérisé par ce dépôt de droit rationnel et formel que constitue le corpus juris civilis, le champ de l’administration n’a pas de corpus iuris administrationis. Il s’agit alors de reconnaître une pluralité de foyers institutionnels qui ont engendré, chacun dans son contexte et avec sa propre temporalité, des techniques réglementaires propres à agencer la vie d’un groupe, de le doter d’une charpente opérationnelle et d’organiser les fonctions des parties pour la réalisation des buts à poursuivre.

À la lumière de ces prémisses plusieurs enquêtes seront menées qui engageront Paolo Napoli et d’autres membres du centre comme Emanuele Coccia, Emanuele Conte, Jacques Chiffoleau. Un volet contemporain de la recherche portera sur l’analyse du « management humaniste », constellation hétérogène de courants discursifs relevant de la philosophie, de la littérature, de la religion, dont la finalité est la réévaluation, dans une perspective d’efficacité gestionnaire, des savoirs négligés par le management scientifique traditionnel. Un article de Paolo Napoli est destiné à un ouvrage co-dirigé avec d’autres collègues de l’École (Y. Cohen, S. Loriga, E. Michaux) consacré au thème du chef et des grands hommes (Éditions de l’EHESS). Le volet rétrospectif de la recherche sera consacré à l’approfondissement du legs théologicocanoniste, notamment, à une histoire des effets normatifs des Epîtres à Thimothée et Tite attribuées à St Paul. L’analyse du concept de « dépôt de la foi » (π......., depositum) occupera une place majeure dans une recherche que Paolo Napoli a vocation à traduire dans un livre de prochaine publication. Associé à la succession apostolique, le « dépôt » nous restitue l’acte de naissance de l’institution-église, métaphorisation d’un procédé juridique, le contrat de dépôt du droit romain (1ère épître à Timothée 6, 20). Comme tout dépositaire doit garder le bien qu’il a reçu et le rendre au déposant à un moment donné, chaque chrétien doit conserver le corps doctrinal qui lui a été confié sans l’altérer, car il devra en rendre compte au moment de la restitution. L’institution-église relève ainsi de la généralisation d’une pratique « administrative » s’exerçant sur un bien qui n’est disponible pour personne. Sur cette base une telle recherche s’intègre naturellement dans le travail collectif sur les biens communs qui est au coeur du séminaire de casuistique. Un autre aspect de cette généalogie de la normativité administrative conduira Paolo Napoli à élargir à la « visite missionaire » le domaine déjà investigué de la « visite pastorale » à l’époque moderne. Pour rester à la première mission des Jésuites au Japon entre les dernières décennies du XVIe siècle et 1606, se détache le personnage du visiteur Alessandro Valignano, sur lequel on dispose d’une documentation, imprimée ou non, susceptible d’être travaillée afin de retracer objets, stratégies et surtout moyens qui dessinent une pratique administrative très détaillée en termes normatifs. Si d’un côté nous avons un document-pilote comme le cérémoniel pour les missionnaires au Japon rédigé par Valignano lui-même pendant sa première visite en 1581 (Valignano, 1946), véritable Galatée sur les manière dont il faut « traiter » avec les locaux, tout un travail reste à faire sur le Livre des règles, composé toujours par le visiteur en 1592 lors de sa deuxième visite, dont le manuscrit est déposé aux archives romaines de la compagnie (ARSI, Ms, Japsin, 2, p. 87-144). Il s’agit d’un complément indispensable aux Constitutions qui décrivent l’assise « juridique » de l’ordre. Le Livre des règles est une source qui témoigne non seulement de la passion baroque pour les formes de l’agir et les codes de conduite, mais d’une stratégie administrative régie par le critère du « convenable », au sens de ce qui convient à une situation, un avatar normatif du decorum légué par la rhétorique classique et du critère de l’« adaptation » relevant de l’exégèse biblique. On aurait là une autre confirmation de la versatilité du modèle normatif de la « mesure », qui s’impose comme arme discrète de la rationalité gestionnaire, s’il est vrai qu’en s’appuyant précisément sur cette ressource de la démarche jésuite une théorie du « leadership situationnel » allait être encore possible pendant les années soixante-dix et quatre-vingt du siècle dernier.

En tant qu’inspection d’un pouvoir sur lui-même, la visite est une procédure qui s’accommode des contextes les plus variés. L’enquête de Paolo Napoli s’étendra aussi aux institutions séculières de l’époque moderne (manufactures, universités) et contemporaines grâce à l’expérience directe avec les bureaucrates de Bruxelles qui surveillent le déroulement du projet doctoral GLOBELC européen.

 

2.2 – Foi : normativité et savoir

Le code normatif du christianisme ne se limite pas à définir les règles de l’agir humain : en décrivant l’existence terrestre de la divinité, les textes évangéliques communiquent aussi un certain nombre d’informations sur vie du Dieu-homme, qu’il est nécessaire ou même obligatoire de connaître. Jusqu'à son nom même (euaggelion), la nouvelle loi se donne cette tâche inédite, celle de faire savoir. Le nouveau code de loi enseigne avant de prescrire, il engage la vie cognitive du sujet, son rapport aux connaissances et au savoir qu’il doit nécessairement acquérir pour obtenir le salut et conduire une vie juste. Dès lors que le rapport à la norme coïncide avec une relation à un savoir, toute relation aux connaissances devient objet de droit et passe sous l'emprise d’une normativité spécifique : c’est ce qu’exprime dans la notion de foi, où un acte de connaissance se constitue juridiquement. En effet, dans l’unique définition scripturaire de la foi, qui se trouve dans l’Êpitre aux Hébreux, celle-ci est défini comme « la caution [hypostasis] pour les choses espérées et la preuve des évènements non évidents » : les catégories utilisées par l’auteur mélangent théorie de la connaissance et droit.

C’est à partir de ce cadre que ce sous-axe de recherche, qui engagera surtout Emanuele Coccia (dans un échange avec Paolo Napoli, Emanuele Conte, Giorgio Agamben, Jacques Chiffoleau, Michele Spanò et Julien Théry), se proposera d’examiner le développement des formes multiples de cette « normativité cognitive », qui a marqué non seulement la subjectivité chrétienne mais aussi la science théologique. Il sera important, en premier lieu, d’étudier l’évolution et l’histoire des définitions de la foi, et le développement de la réflexion théologique sur ce concept, afin de définir la base épistémologique de cet élargissement de la sphère normative. Dans la Grèce classique, l’acte cognitif définit la sphère où il ne peut exister aucune loi : selon le célèbre principe aristotélicien, il ne peut y avoir norme que là où il y a volonté, et la vérité ne peut pas être objet d’une volonté individuelle. Il sera donc important de comprendre à travers quels dispositifs l’anthropologie chrétienne est arrivée à renverser un lieu commun de l’anthropologie grecque. La recherche prendra en considération les commentaires exégétiques de l’Écriture, de l’époque patristique jusqu’à la période scolastique.

Un volet ultérieur de la recherche devra réexaminer les formes d’expression et de réalisation de ce pouvoir (décrets conciliaires, condamnations etc.), qui sont moins des actes qui portent sur le savoir qu’une forme d’existence du savoir où norme et connaissance se fusionnent sans reste. En effet, si dans la foi la sphère de ce qui est passible d’être normé s’étend jusqu’à inclure l’acte de connaissance, c’est parce que la sphère du connaissable semble acquérir une autre nature, qui la rend capable de devenir en elle même une forme de loi. Une des tâches les plus importantes de ce sous-axe sera donc l’étude des transformations du concept de connaissance qui sont impliquées par l’idée de foi. Le pouvoir doctrinal coïncide en ce sens avec la science elle-même : il s’agit d’une forme de pouvoir qui coïncide avec la doctrine, et d’une forme de connaissance qui se résout dans une espèce de juridiction sur la vérité.

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