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Yan Thomas |

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(c) Patricia Falguières

 

Parmi les nombreux hommages publiés suite à la disparition de Yan Thomas, nous avons choisi d'en éditer trois :

 

♦ Le discours de Pierre Judet de la Combe

♦ Le carnet du Monde

♦ L'hommage de Marcela Iacub

 

Yan Thomas        

Yan, nous aimions tant t’appeler de ce prénom si bref, si définitif qui, immédiatement,  faisait de ta rencontre un événement clair, précis, où devait se dénouer ou se trancher ce qui pouvait être encore trouble dans nos têtes, dans nos incessantes activités trop pressées de coureurs de science, un moment d’arrêt, jamais vain, où nous savions tout simplement que nous deviendrions  plus intelligents.  C’était tout de suite, puisque tu n’aimais pas mettre des formes, un rire, un regard ouvert, une voix enjouée et un peu saccadée, et l’impression que tu donnais que se voir allait de soi, qu’il y aurait l’amitié, mais surtout que nous aurions à parler de ce qui, à ce moment, comptait le plus pour toi. Tu nous faisais, sans attendre, entrer dans tes découvertes, dans tes inquiétudes sur ce que notre métier allait devenir, dans ton incroyable facilité à trouver les issues, loin des renoncements, des clichés ou des plaintes convenues. C’était lumineux. Quand je te rencontrais dans les lieux de notre travail, puisque c’étaient les seuls que je connaissais de ta vie depuis que Nicole Loraux nous avait présentés l’un à l’autre, j’étais toujours frappé par cette impatience généreuse, parfois haletante et presque enfantine, par le sentiment d’être invité par toi dans des phrases déjà commencées, importantes et extraordinairement claires, que tu offrais parce qu’on ne pense jamais seul et que le doute, heureusement, est toujours là. Tu as su faire de notre métier une expérience partagée. Te voir, te lire, discuter, c’était pour moi sentir enfin que ce qu’il y a de grand dans notre travail compliqué peut tout simplement être là, présent au jour le jour, qu’il n’y a pas à ruser, qu’il n’y a aucune raison de se laisser impressionner, limiter, par les habitudes, les mille censures et convenances d’un milieu souvent trop timide et ancré dans des certitudes. Avec toi, ces petitesses tombaient.

Il y avait tes colères aussi, bien connues, qui n’épargnaient personne, et tenir tête pouvait être rude. De tes dieux, de ceux de l’ancienne triade sur le Capitole de Rome, tu avais choisi d’être tous les trois à la fois, le travail immense et fécond d’un Quirinus, la guerre de Mars contre les imbécillités et les confusions, et surtout un net penchant pour Jupiter dans sa version tonnante. Mais le rire et l’affection revenaient vite, et il fallait juste être à la hauteur, et, avec toi, imaginer sans contrainte ce qui pouvait être en accord avec nos idéaux. Ceux-ci primaient toujours, sans concession, et efficacement. La réalité n’avait qu’à bien se tenir. J’ai, nous avons, immensément appris, et toujours grâce à cette conviction propre au juriste que tu étais, que les procédures les plus concrètes portent le plus de sens. Dans ton œuvre d’entrepreneur, quand, par exemple, tu as su traduire en réalité l’idée que les étudiants devaient s’arracher à leur origine, s’exiler, changer de langue, de discipline et de culture en voyageant à travers l’Europe, avec ce doctorat dont tu as été le fondateur et dont nous craignions, sans doute à raison, qu’il ne t’épuise, tant tu l’as porté. Dans ta science évidemment, en montrant que la grande philologie, avec sa méticulosité acharnée, sait clarifier les questions juridiques, éthiques et politiques les plus vives et les plus actuelles. Entrer dans tes démonstrations détaillées sur la question des droits des enfants posthumes et non nés encore à Rome, sur le sens révolutionnaire de l’extension de la torture avec le Principat d’Auguste, sur le traitement par les Anciens de la question de l’origine du droit, sur les théories de la disponibilité des « choses » en droit romain procure le plaisir immense de voir sous nos yeux s’éclaircir des constellations  pratiques et conceptuelles opaques. Cela permet aussi de voir comment le droit, que tu traites pour lui-même, dans sa logique propre, forme la société. Au-delà, ce souci pour la forme et les raisonnements du droit fait de ton métier un instrument acéré pour l’action civique et politique d’aujourd’hui, comme dans ton essai sur le lien possible et nécessaire entre droit et histoire dans le traitement judiciaire des crimes contre l’humanité. Merci, tout simplement, affectueusement, de nous avoir donné de t’accompagner dans ces parcours de courage critique et de lucidité.

Pierre Judet de la Combe

Directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, Yan Thomas est mort le 11 septembre 2008, à l’âge de 65 ans, d’un accident consécutif à une opération chirurgicale. Sa disparition n’est pas seulement cruelle pour la communauté des juristes dont il était l’un des plus éminents représentants, mais pour l’ensemble du monde intellectuel français et international, dont il était l’une des figures les plus rares et inventives. Né le 9 février 1943 à Alger, Yan Thomas a d’abord été magistrat, vice-consul en Inde, puis professeur agrégé d’histoire du droit à l’Université de Rouen, après avoir soutenu une thèse de doctorat sur la notion de cause en droit romain. C’est à cette dernière discipline qu’il s’est alors consacré avec passion, pour le conduire à être reconnu internationalement comme l’un des plus savants spécialistes du monde romain. Mais le travail de Y. Thomas est allé bien au-delà d’une connaissance intime et érudite d’une source antique et médiévale du droit occidental, même si son activité de recherche, notamment à l’Ecole française de Rome, a permis de découvrir des textes majeurs du corpus de droit romain. En effet, aussi bien dans ses ouvrages et ses très nombreux articles qu’au sein de ses séminaires de l’EHESS où il a été élu en 1989, ce qui éblouissait le lecteur ou l’auditeur était l’extrême intelligence, la finesse et la profondeur historique, anthropologique, philosophique et politique des interprétations qu’il dégageait de ces textes, afin de les mettre au service de la compréhension de la pensée juridique contemporaine et de son aptitude à répondre aux questionnements juridiques, politiques et moraux d’aujourd’hui. La très grande force de l’œuvre intellectuelle de Yan Thomas, c’est qu’elle se refuse à prendre position sur des contenus de politique normative comme c’est souvent trop le cas chez les juristes (faut-il être pour ou contre l’avortement, l’euthanasie, le mariage homosexuel, etc), mais qu’elle s’affirme avant tout comme une méthode d’analyse casuistique des textes et des discours, permettant de mieux comprendre quelles sont les formes mentales spécifiques du raisonnement et de la pensée juridique. Ce qui est en effet au cœur de la pensée de Y. Thomas, c’est la conviction qu’il y a une culture spécifiquement juridique, une façon particulière du juriste d’agir sur le monde en le traduisant dans les catégories propres du droit, ou plus exactement en construisant un monde juridique composé d’éléments conceptuels fictionnels élaborés par l’art du droit. Dans un dialogue constant avec d’autres disciplines comme l’anthropologie, la sociologie, la philosophie politique et morale, Yan Thomas a ainsi éclairé avec fulgurance des sujets aussi divers que la filiation, la cité, la souveraineté, la dignité, l’aveu, etc. C’est plus particulièrement au sein du Centre d’étude des normes juridiques de l’EHESS, dont il a été le fondateur et le directeur, que cette rencontre entre le droit et les autres sciences sociales s’est actualisée. Elle a ainsi donné naissance à une communauté sans cesse croissante de chercheurs français et étrangers convaincus de l’extrême fécondité d’une démarche intellectuelle qui, dans la personne de Yan Thomas, s’associait à un « style » éminemment séduisant, où le brio et la qualité de l’expression, l’exigence intellectuelle, la passion enthousiaste le disputaient à la modestie, à l’écoute d’autrui, à l’amour pour la controverse, à la gentillesse et, aussi, à la force des convictions républicaines. C’est d’ailleurs à la formation d’une telle communauté qu’il s’est plus particulièrement attaché ces dernières années, en consacrant ses efforts à la création et à la direction d’une très rare formation doctorale européenne en histoire, philosophie, anthropologie et sociologie du droit, qui permet à des étudiants provenant de tous les continents et triés sur le volet, d’apprendre à construire leur pensée dans la confrontation à des intellectuels issus de cultures juridiques différentes. A tous égards, la disparition de Yan Thomas apparaît ainsi comme une perte immense pour l’intelligence.

 

Olivier Cayla, Jacques Chiffoleau, Marie-Angèle Hermitte, Paolo Napoli, Centre d’étude des normes juridiques de l’EHESS.

 

Yan Thomas, le grand juriste, spécialiste de droit romain et directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales qui, depuis quelques décennies renouvelait l’approche du droit, est mort. Il ne s’est pourtant pas éteint à la suite d’une longue maladie qui nous eût laissé le temps de nous préparer. Il nous a été brutalement arraché par un accident postopératoire, alors qu’il se préparait à rassembler ses articles dans des ouvrages qui lui eussent enfin acquis une notoriété publique à la mesure de l’importance de son œuvre. Car celle-ci est aujourd’hui dispersée dans des revues spécialisées où sont parues des séries d’articles qui sont autant de chefs-d’œuvre de style et de science, qui ont su trouver une très large audience dans un public savant fort varié, allant de l’histoire du droit à la philosophie, en passant par l’anthropologie et les sciences politiques. Depuis quelques années, une rumeur se faisait de plus en plus insistante : un immense spécialiste de droit romain était en train non seulement de renouveler entièrement l’approche du droit, en la remettant au cœur des interrogations anthropologiques les plus fondamentales (qu’est-ce que naître ? qu’est-ce que mourir ? qu’est-ce qu’hériter ? qu’est-ce qu’une chose ?), mais encore de bouleverser l’image des sciences humaines dans leur ensemble, offrant peut-être une solution à ce qui semble être leur crise contemporaine. Tristesse des générations sans maître, disait Gilles Deleuze. Mais il faut aussi savoir chercher ses maîtres. Yan Thomas était un maître, et d’autant plus qu’il ne le voulait pas. Maître réticent, contrarié, humoriste, défiant, mais maître authentique. L’œuvre de Yan Thomas se caractérise par une unique alliance de la fantaisie et de la rigueur. Il mit l’esprit de géométrie le plus intraitable, les qualités de précision et de clarté les plus évidentes, la sévérité dans l’érudition la plus hyperbolique (il eût sacrifié sa vie à l’exactitude d’une référence dans une note en bas de page), au service d’un étrange théâtre où son imagination et son audace théorique se plaisaient à camper les situations les mieux à même de susciter notre stupeur poétique ou métaphysique. Il nous apprit que ces créatures sèches et discrètes que sont les normes juridiques peuvent, si l’on sait s’y prendre, dévoiler les plus grands mystères, aider à résoudre les énigmes les plus obscures. Ainsi, à travers l’analyse qu’il faisait de la manière dont les Romains avaient organisé le droit des tombeaux, Yan Thomas amenait son lecteur à changer profondément ses représentations du temps et de la mort.

Révélant, à travers ses études sur le droit romain de la famille, que celui-ci s’était constitué d’une manière parfaitement indépendante de toute idée de nature (au point d’autoriser que l’on adopte plus vieux que soi, que l’on naisse d’un mort, etc.), il montrait que nous pouvions nous sentir libres d’inventer aujourd’hui des formes de sociabilité et de parenté entièrement nouvelles. Mais dans le même temps, il nous fit comprendre que le droit, que nos contemporains regardent comme un outil assujetti à notre volonté politique ou morale, a en réalité une logique propre, une vie qui nous échappe, et que non seulement nous ne créons pas notre droit, mais que c’est lui qui nous crée. Yan Thomas savait montrer que les idées que nous nous faisons de la paternité, de la nature des choses, des personnes, du temps, du corps, ont été bien souvent mises en place dans d’obscures dispositions du droit de l’Antiquité. Loin donc de n’être que censure, frein ou épée menaçante, le droit est bâtisseur et organisateur de la trame anthropologique dans laquelle nous vivons. Cette puissance, Yan Thomas nous montra que le droit la devait à ce qu’il a à faire à cet élément qui est l’objet de prédilection des sciences humaines : le pouvoir. Mais, au lieu de s’épuiser à traquer cette gorgone dans les regards, les mots, les structures économiques ou les théories médicales, comme le firent des générations de chercheurs, il suggéra de se pencher sur les règles de procédure pénale, sur les techniques judiciaires d’extraction des aveux, sur les règles de représentation privée, bref, sur ce monde bien visible que nous avons l’habitude de considérer comme une superstructure ou un faux-semblant.

L’œuvre de Yan Thomas non seulement a jeté un regard neuf sur le droit, redonnant tout son intérêt à cette discipline souvent perçue comme ingrate, mais il ouvre des perspectives tout à fait nouvelles sur l’ensemble des sciences humaines, dont la portée ne cessera, j’en suis sûr, de s’imposer dans les années à venir. On comprend qu’une disparition si brusque ne saurait être paisible. Comment peut-on se résigner à ce qu’un tel esprit cesse aussi brutalement de poser son regard sur le monde ? Comment peut-on accepter que cette pensée qui n’avait nullement fini de se déployer soit soudain abattue ? Certes, il nous reste son œuvre, cette œuvre qu’il faut désormais publier. Je veux croire qu’ainsi il sera un peu moins mort et personne ne m’enlèvera cette idée farfelue de la tête. Comment se consoler autrement de la perte d’un esprit au sommet de sa puissance ? Nous qui avons connu et aimé Yan Thomas dans sa personne savons tout ce que nous perdons avec lui. Mais un auteur est un peu comme le roi tel que le décrit Kantorowic dans les Deux Corps du roi (ce livre qu’il aimait tant), et une partie de lui est à l’épreuve de la mort. Les générations à venir devront se contenter de cette part, qui continuera, j’en suis certaine, à agir sur leurs esprits avec la même puissance d’éveil qu’il a exercé sur le nôtre.

On n’a pas fini de lire Yan Thomas.

 

Marcela Iacub juriste, chercheure au CNRS.

 

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